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L’incertitude du néant. L’Ombre des femmes (Philippe Garrel, 2015)

 

Je ne connaissais pas l’œuvre de Philippe Garrel. Rien du tout. J’avais du en tout et pour tout voir quelques minutes de l’un ou l’autre de ces derniers films. Forcément en N&B, forcément à gros grains.
Je vivais très bien comme cela. C’est sans doute dommage de ne pas chercher à tout connaître, à tout voir. Sans doute, mais je ne vous apprendrai rien, la vie est courte et il faut faire des choix.
Néanmoins, je tendais à l’occasion l’oreille à l’évocation de chacun de ses nouveaux films. Me disant que, tiens ca semble intéressant comme histoire, ah oui ca me parle comme problématique. Et puis comme dirait l’autre, j’y pensais et puis j’oubliais. Encore une fois je vivais très bien comme cela.

 

Un pas vers l’inconnu

 

Et voilà qu’au détour d’une chronique radio d’un critique que j’aime beaucoup, je me suis pris d’envie d’aller voir le tout dernier Garrel, l’Ombre des femmes. Qui semble parler des femmes fortes, des hommes qui ne le sont pas. Avec -et cet argument m’a beaucoup plu- un contexte économique difficile et le quotidien qui complexifient les relations et les histoires que vivent les personnages. Loin donc des beaux appartements haussmanniens, avec moulures et parquets en chêne. Bref on me vendait un souffle frais sur le cinéma français. Ce qui est toujours bienvenu et qui donne envie.

Alors que raconte L’Ombre des femmes ?
C’est l’histoire de Pierre (Stanilas Mehrar) en couple avec Manon (Clotilde Coureau). En couple c’est peu dire. Ils vivent et travaillent ensemble sur les projets documentaires de Pierre. Pour le moment, ils vivent plutôt chichement, de petits boulots.
Pierre rencontre Elisabeth (Lena Paugam) avec qui il commence une liaison. Mais que pour le sexe, pas de sentiment -bref un plan cul. Sauf du côté d’Elisabeth, car nous le savons depuis Brassens la femme est avant tout sentimentale, qui vit mal cette situation. Au passage on est surpris que Pierre suscite autant d’émoi chez ces femmes vu qu’il est taiseux, colérique, égoïste, macho façon la France d’avant qu’elle soit émasculée si cher à Eric Zemmour.
Bref, sur ce point le film surprend.
Par hasard -ah le hasard dans les films- Elisabeth découvre Manon avec un autre homme et comprend qu’elle aussi à une liaison. Après avoir beaucoup hésité, elle se décide à le dire à Pierre, qui n’est pas content du tout et qui trouve que c’est odieux. Oui en bon zemmourien, Pierre pense que l’Homme et la Femme sont très différents et que donc certaines choses sont l’apanage de l’un ou de l’autre sexe. Mais pas pour les deux. Pour résumer, à la femme la cuisine et l’organisation de ses films (elle est son assistante, sa monteuse et même sa cadreuse) et à l’homme, les maitresses et les longues absences du foyer propices aux grandes réflexions sur les malheurs du Monde, leur causes et leur résolutions.

Je ne vais pas évoquer plus en avant les méandres amoureux de ce charmant trio. Car à se niveau là de l’histoire, le film a épuisé ma résistance. Résistance qui je l’avoue s’est muée en rire sous cape devant le ridicule du film, puis en colère devant le sérieux de Garrel et les critiques élogieuses devant ce qui s’apparente pour moi à une mauvaise plaisanterie.

 

L’Ombre des femmes : le néant

 

Pourquoi ais je détesté ce film? Je pourrais faire la litanie des défauts, de ce que je n’ai pas aimé. Je pourrais et je ne le ferai pas totalement. Ce qui saute au yeux en voyant ce film c’est de sentir à quel point tout ce que l’on voit à l’image est faux. Pas stylisé, pas étrange, pas décalé. Ce qui serait assumé et donc un style que l’on aime ou que l’on aime pas. Non le film sonne faux, tout simplement faux.

L’autre point qui épuise toute patience et intérêt à un tel film est l’absence de mystère. Tout nous est donné à comprendre instantanément. Nous n’avons rien à deviner, à imaginer, à fantasmer et donc à vivre avec ce film.

Le film ayant la grande qualité de mélanger ces deux défauts quasi rédhibitoire avec une constance qui frôle l’admiration. Mais peut être, est cela le style Garrel?

Commençons par ce qui au départ m’avait tenté, les difficultés matérielles de ce couple qui croit à des choses, qui respire les projets, les ambitions. Ah ca on le sait qu’ils ont des difficultés, le film commence par le proprio qui s’incruste dans le logement et vient réclamer son loyer, ses arriérés et menacer de les virer. Ouahhhh!!! le grand cinéma que voilà. Comme ça c’est clair! Avec un proprio, droit comme un piquet, qui anone son texte avec accent marqué et béret.

Nous suivons un homme et une femme plein d’espoirs de carrière, pleins de projets et qui pour cela sacrifient une partie de leurs vies dans des boulots alimentaires pour y parvenir.
Problème de taille, les comédiens sont deux quadragénaires. Peut on faire plus faux comme casting? A leurs âges, on ferait le bilan de ce choix de vie, de ces sacrifices -vie matérielle, enfants etc. Non ils ont 25-30 ans mais dans des corps de 40-50 ans. Et on est prié d’accepter cela.
Ils ont des problème d’argent mais vivent dans un appartement  plus grand et mieux foutu que la plupart de ceux que des gens qui gagnent correctement leur vie pourraient se payer. Ah oui, on a une porte démontée qui trône dans la cuisine -grande la cuisine- et des murs défigurés de papiers peints décollés.  C’est bien connu, les pauvres adorent vivre avec du papiers peints décollés.
Je sais je suis bassement matérialiste, mais j’aime pas être pris pour un con.

Soyons honnête, des irréalités, des invraisemblances n’empêchent pas d’aimer un film. Mais quand c’est systématique, quand c’est d’un niveau stratosphérique, je ne peux personnellement accorder aucun crédit à ce que je vois.

Évidemment, une voix off ponctue le film. Non pas une voix off complice ou mystérieuse qui apporterait du souffle ou de la poésie. Non pas une voix off qui -et c’est mon fond de commerce- jouerait sur le contraste entre un son à entendre et à voir et qui donc serait vecteur de narration, d’émotion.
Non nous entendons une voix off nous expliquer ce qui se passe à l’écran. Une voix off qui empêche donc les spectateurs de deviner, de comprendre ce qui se passe, s’est passé ou va se passer. Une voix off qui remplit les ellipses et les silences qui doivent effrayer le réalisateur.

A tout ce que je viens de dire, on pourra me répondre que ces éléments qui semblent faux, caricaturaux ou trop évidents servent peut être tout simplement à décharger le film de points mineurs pour mieux se concentrer sur ce qui fonde le cœur du film, son intérêt. Oui peut être. Après tout un réalisateur peut préférer évacuer des éléments réalistes ou exposer clairement des situations aux spectateurs pour mieux travailler la « psychologie » des personnages, sonder leur âmes et faire un travail de catharsis. Oui peut être.
Sauf que lorsque le couple se sépare et que chacun de leur côté les personnages le vivent mal, comment le film nous le montre, nous l’exprime?
Pierre sur un chantier, mange du riz le regard embrumé. Manon, elle, semble frustrée sexuellement. Comment le sait on? Elle ne supporte pas les cris d’orgasmes d’une voisine (les cris sont pas réalistes pour un sou puisqu’on croit les entendre dans la pièce d’à côté). Elle ferme les rideaux et va se réfugier sous sa couverture. Pardon son duvet de camping (n’oublions pas qu’elle est fauchée)
Voilà, voilà.

Pour être honnête, j’ai été patient avec ce film. Après tout, je découvrais l’œuvre d’un cinéaste reconnu et d’expérience. Ce que je voyais à l’écran me dérangeait, me gênait même. Mais j’attendais qu’une mayonnaise prenne, que in fine, une magie s’opère emportant mes doutes et mes sarcasmes. Honnêtement je n’étais pas fasciné mais j’étais patient, j’attendais.

Et puis est arrivé ce que nous pourrions appeler « l’instant qui tue ». Celui qui fait que l’on peut aimer un film ou le détester pour la vie. Celui qui peut même retourner votre sentiment par rapport à un film, dans un sens comme dans un autre.
Pierre et Elisabeth vont devenir amants. Elle l’emmène dans sa chambre d’étudiante. Ils entrent et se précipitent sur le lit et là la caméra panote vers la fenêtre. PARDON! Ils vont s’embrasser, se mamourer, se papatouiller, s’enlacer et faire l’amour et la caméra se détourne vers la fenêtre.
Philippe, y’a pas moyen de faire un cut sur le lit -si tu n’aimes pas la chair ce qui est ton droit- pour passer à la séquence suivante? Tu pouvais pas non plus faire un pano pour, qui sait, détourner notre regard de leurs corps mais pour se concentrer sur leur jeu amoureux -rires, caresses?
Non tu nous fais un panoramique d’un lit vers une fenêtre. Un truc de père la pudeur, façon Delannoy, façon 1950. Quelque chose que je n’avais pas vu depuis -en fait je ne sais plus. Ce mouvement pudibond d’un autre temps. Et en voyant ça j’ai instantanément repensé à un interview de Godard qui parlait de la fin de l’interdiction du X, qui permettrait de pouvoir filmer les ébats amoureux de façon un peu plus réel et séduisante et -de mémoire- « permettre de ne plus voir ces ridicules panoramiques vers la fenêtre quand des amoureux sont dans un lit ».

Et j’ai vu CA dans un film sorti en 2015. Un film qui ne vient ni d’Iran, ni d’Égypte, ni d’Indonésie ou bien de Thaïlande.
Il me faudrait des centaines de lignes pour résumer ce qu’évoque pour moi une telle médiocrité de mise en scène, une telle pudibonderie dans un film qui veut parler de libido.

Mais l’Ombre des femmes est généreux, il n’y a pas un, mais deux « instants qui tuent ». Pierre et Manon sont fâchés l’un contre l’autre -ah ces histoires d’adultères- mais finissent par retomber dans les bras l’un de l’autre -ah la chair- CUT et nous les retrouvons dans leur lit. Ils sont nus, ils ont fait l’amour. Mais attention, ils n’ont pas fait juste l’amour, ils l’ont fait passionnément, rageusement. Comment le sait on? Le corps de Manon est recouvert de transpiration. Déjà dans l’idée c’est médiocre. C’est tellement caricatural. Un imaginaire digne d’une pub SevenUp ou Genie de la grande époque. Mais en plus cette transpiration, sonne faux. Ce sont de simples gouttes d’eau. Il faut à peine une seconde pour s’en rendre compte. On a donc une idée médiocre avec du SFX à deux sous. Un « instant qui tue » qui résume toute la vacuité et le ridicule de ce film.

 

 

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