Le cinéphile tranquille | Le point de montage qui tue!Hearts & Minds (Peter Davis, 1974) - Le cinéphile tranquille
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Le point de montage qui tue!
Hearts & Minds (Peter Davis, 1974)

 

Nous voilà presque arrivé au bout du film.
Cela fait plus d’une heure et demie que nous écoutons les témoignages d’acteurs et de témoins de la guerre du Vietnam. Nous avons entendu des engagés, des déserteurs, des généraux,des allocutions de présidents américains, des prédicateurs, des journalistes, des personnalités et des simples citoyens vietnamiens.
C’est un film fait en partie d’interviews. Quelques séquences de guerres sont intercalées le long du film. Ces images sont très souvent d’une grande violence abstraite: vue du ciel d’avions qui bombardent, prisonnier fouillé, GI aux Putes, fabrication de cercueils d’enfants. Mais pas de morts, peu de sang.

Nous voilà presque arrivé au bout du film.
Le jeune lieutenant engagé, prisonnier de guerre, fêté en héros à son retour est le personnage marquant du film. Bouffi de certitude mais propre sur lui. Gentiment raciste mais pas trop virulent avec les déserteurs. Le jeune lieutenant va d’école en école pour raconter sa guerre et vanter l’autorité. Il est le gendre idéal dans l’Amérique de la fin des années 60.
Une vraie tête à claque.

Et puis, un homme -américain- raconte le récit de la destruction d’un hélicoptère et de la mort de son fils et d’une dizaine d’autres personnes. Et les séquences de guerre se précipitent. Des bombardements, des cadavres. Un vietnamien qui a perdu sa fille hurle sa colère, invective le président Nixon.

Séquence suivante.
Nous sommes dans un cimetière sud-vietnamien. Un enfant, de 8 ans sans doute, pleure le portrait d’un homme à la main. Il regarde effondré et pourtant stoïque des militaires emporter le cercueil de ce proche qu’il pleure.  Par le montage des plans, nous devinons que les cercueils sont nombreux. Une bonne dizaine.
La tombe n’existe pas. Tout le cimetière n’est que de la terre. Un trou est creusé parmi d’autres. L’enfant pleure en continue. Au moment de la mise en terre, une vieille dame se précipite vers le trou. On l’en empêche.

Le cercueil descend accompagné de vapeur d’encens. Le garçon et la vieille dame le regardent. Sans bouger. Les yeux  bouffis de fatigue et du trop plein de larmes.

Cette séquence qui n’est pas bien longue donne le sentiment contraire. Les cris, les pleurs, l’attitude de l’enfant y contribuent.
Et puis bien sûr une telle explosion émotionnelle -et même hystérique au sens premier du terme- à cette instant, après tous ces commentaires, ne peut que ressortir. Par contraste.
 
Séquence suivante
Un général américain assis sur les rives d’un étang. L’ambiance est paisible. Ce charmant garçon de nous expliquer en substance que les orientaux n’ont pas la même conception de la vie que nous. C’est philosophique voyez vous. Pour eux la vie n’a pas la même valeur. Et pour tout dire elle n’a pas d’importance.
Bref -c’est moi qui interprète-on peut les bombarder, ils ne broncheront même pas.
A cet instant, l’envie de frapper ce connard jusqu’à lui faire pleurer « maman » est à un degré inimaginable. Tout le discours officiel qui est repoussant pendant tout le film devient par contagion absolument dégueulasse.

Là est le point de non retour.

L’intelligence de Davis est d’avoir brillamment placé ce commentaire pitoyable.
Premièrement dans un contexte bien précis du film. Au moment où l’on parle de la violence concrète de la guerre et que l’on commence à la voir.
Et surtout de le placer juste après la séquence de l’enterrement.
Car enfin, nous y voyons un enfant, une femme pleurer un proche que l’on enterre. Il n’y a rien de plus commun à l’humanité entière. La douleur est peut être exprimée d’une façon différente à ce que l’on peut voir, vivre. Et encore nous sommes dans un contexte de guerre.
Nous sommes dans la pure empathie et juste après vient un gars qui nous explique que ces chez gens là, on ne pleure pas.
L’auteur de ce commentaire se retrouve exclu aussitôt du genre humain. Par la grâce de l’enchaînement des séquences. On ne peut pas dire le contraire de ce que les spectateurs viennent de voir. Surtout sur un sujet aussi sensible que cela. Qu’ils ont vu et sans doute ressenti.
Ce point de montage c’est du génie. C’est du génie d’autant plus qu’avec les mêmes rushes, une grande partie des monteurs aurait monté les deux séquences dans l’autre sens.
Par un effet de hypothèse, démonstration. Croyant créer, provoquer l’émotion par contraste postérieur.
    • le réalisateur (R) : « Oh quelqu’un dit que les viets n’attachent aucune importance la vie »
    • le monteur (M) : « C’est rude »
    • R : « C’est même franchement connard. dis moi coco, dans les rushes t’as pas des images d’enterrement? »
    • M : « Si si. j’aime bien celle avec l’enfant et la grand-mère désespérée »
    • R : « Super!! On met le gars. Les spectateurs se disent qu’il y va fort et puis bam tu enchaînes avec le gamin qui chiale »
    • M : « Ouais!! Vanné le gars. Il aura son caquet rabattu »
      etc etc
Et c’est bien ce qui se passera. Le général sera contredit. La belle affaire.
Un homme affirme que pour une partie de l’humanité, la vie c’est du pipi de chat. A ce moment là, il est moteur de vérité. Il dit quelque chose qu’il faudra nécessairement confirmer ou infirmer.
Les images de l’enterrement seront un élément de réponse. Elles ne seront que cela. Une réponse.
Et comme le spectateur n’est pas né de la dernière pluie, il pourrait se dire que l’on cherche à contredire ce monsieur. Que c’est un volonté délibéré de la part du réalisateur.
« Et puis le gamin ce ne serait pas un peu de la comédie. C’est la guerre quand même. La propagande ça vous dit quelque chose? »
Qui pourrait parler de propagande après les paroles du général dans le montage de Davis. Personne.
C’est au vieux schnock maintenant d’aller contre ce que nous savons. La vérité universelle de la perte, de l’attachement, de l’amour. Bon courage trouduc!
Surtout que après un enterrement on ne pense pas qu’un réalisateur va nous mettre un personnage nous dire ce que dit ce type. Alors qu’encore une fois. Faire dire un truc connard -ou même intelligent-fait que le spectateur attend une réponse -d’une manière ou d’une autre- de la part du réalisateur à ce qui vient d’être annoncer.
Petite cerise sur la gâteau.Un carton précise que l’enterrement a lieu au Sud-Vietnam. Les allié des États-Unis. Il ne peut donc s’agir d’une diabolique mise en scène des communistes au pouvoir au Nord Vietnam.
Ah oui. Le film a obtenu l’oscar du meilleur film documentaire en 1974. Peut être pour des raisons politiques. Peut être !

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