Le cinéphile tranquille | Les témoins de moralité.38 témoins (Lucas Belvaux, 2012) - Le cinéphile tranquille
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Les témoins de moralité.
38 témoins (Lucas Belvaux, 2012)

 

J’avais abandonné Lucas Belvaux il y a bien longtemps. Après la trilogie, qui sur 6 heures de film ne m’avait excité qu’une dizaine de minutes. Et dont le message enfoncé à coup de truelle -stylistique- et à coup de pilon -scénaristique-m’avait profondément énervé. Le rapport pour/contre était trop important pour que je cherche à revivre une telle expérience.

Mais fontaine, jamais etc etc. Pour des raisons qui ne sont pas cinéphiliques je suis allé voir 38 témoins. Je vais passer sur la médiocrité générale du film. Son rythme, le jeu des comédiens, les dialogues, les personnages, la relation Attal/Quinton incroyablement fausse. Je n’ai pas envie de m’énerver, de perdre mon temps. Je pourrais donc dire que je n’ai pas aimé ce film pour des raisons sensibles.
L’argument « des gouts, des couleurs » qui vous permet de vous arrêter avant qu’il ne soit trop tard et que vous froissiez avec tout vos amis en 10minutes.

Mais je ne peux décemment pas laisser sous silence la méthode scénaristique, totalement malhonnête du réalisateur pour démontrer son hypothèse.

En lisant le résumé du film on sait qu’il s’agit d’un crime qu’aurait entendu tout un immeuble mais dont personne n’aurait eu le réflexe de réagir ou du moins d’appeler la police.
Le scénario reprend les grandes lignes d’un roman lui même tiré d’un fait divers, pas tout à fait récent quand même[1]. Ce qui veut dire que cela n’arrive pas tout les jours. CQFD.

Belvaux part du principe -et je crois une bonne partie des spectateurs avec lui- que globalement les hommes sont lâches. Pourquoi pas. Le film va illustrer cela, le démontrer pourquoi pas.
Sauf que quelque part dans l’histoire Belvaux confond hypothèse et conclusion, transformant la première en deuxième pour démontrer que la première est vrai. Bref du beau sophisme -ou syllogisme-cinématographique.

Ainsi nous avons un récit qui commence par le meurtre d’un femme. Personne n’a appelé la police pour secourir la pauvre femme. Évidemment personne ne semble être intervenu pour empêcher l’agression elle même. Notez le « évidemment ». En lisant de telle ligne dans un journal on se dirait que quelqu’un a du forcement voir ou entendre quelque chose et n’est pas intervenu. Nous supposons que la « lâcheté » existe ou plutôt « le manque de courage » -je tiens à la précision quand il s’agit d’intervenir pour empêcher un homme d’en tuer un autre.
L’hypothèse du film est « est ce que globalement nous ne serions pas tous lâches? » Ok. je note mais je note également que nous présupposons « oui ». Alors quand [SPOLIER] le personnage d’Ivan Attal revient sur ses déclarations et affirme qu’il a bien entendu la jeune femme être agressée, on se dit que c’est évident. Quand il affirme aux policiers qu’il ne pouvait pas être le seul à les entendre. Nous nous disons encore une fois, que c’est évident.

Bon à la fin ils arrivent à 38 témoins qui ne font rien. 38 lâches, un groupe, une communauté, l’humanité, quoi.

La scène finale du film est la reconstitution de l’agression. Reconstitution sur les lieux même de l’agression avec blocage de rue, policiers à tout les appartements et tout le toutim. Bon ok.
Mais pour dramatiser, pousser au paroxysme cette séquence réellement effrayante (la seule vraie scène avec les plans du début) Belvaux décide quelque chose de très étonnant: Au policier qui lui demande si la policière qui fait la victime crie assez fort, pour qu’il l’entende, le témoin principale (Yvan Attal) répond par la négative. Jusqu’à ce que les cris de la pauvre soient irréels, d’une puissance incroyable.

Et alors la lâcheté de ses 38 personnes ne nous semble plus abstraite (il faut bien des lâches) mais concrète (mais comment ont ils pu laisser faire ca. Les salops)
Et c’est là que Belvaux confond l’hypothèse et la conclusion. Sciemment selon moi. Pour sa démonstration et pour -essayer-de faire du cinéma.
Le crie de la policière -et donc de la victime- sont irréelle, impossible. Même dans sa bonne conscience de lâche on ne peut pas ne pas agir devant des tels sons. Si la victime avait crié comme cela, des personnes auraient réagi. On peut présupposer une lâcheté, dissimulé dans des fausses excuses qui aveuglent sur la réalité des choses. Mais jusqu’à un certain point. En poussant le bouchon un peu loin, Belvaux détruit l’édifice par très brillant -l’heure et demie entre le début et la fin-qu’il avait essayé de mettre en place.

D’aucun me dirait que ces cris idéels ne sont que l’expression de la culpabilité de tout ces honnêtes gens. Qu’à ce moment là le film n’est plus réaliste il en devient symbolique. Oui, d’aucun pourrait le dire. Je les attends.

Nota Bene:
Le film s’ouvre sur des images magnifiques d’un tanker gigantesque arrivant au port du Havre. Ces images qui ne sont pas sans faire penser aux images du Nosferatu de Murnau et du bateau approchant des côtes avec ses rats infestés par la peste -réelle et symbolique.
A un court moment sur l’avancée des investigations pour retrouver l’assassin -qui n’est pas le sujet du film-un des policiers soumet l’idée de vérifier les équipages des bateaux arrivés au port les jours précédant le crime.
Or là je ne comprends plus. L’assassin serait un « estranger » venu par la grâce de la navigation marchande, de cette mondialisation sauvage qui favoriserait l’égorgement de nos fils, de nos compagnes. C’est un peu étonnant et inutile. Sans conclusion donc problématique. Car en effet, les images de ce bateau arrivant aux havres sont suivis des images de la victime. Faisant un lien, une causalité entre les deux. Or le mal que veut dénoncer Belvaux est la lâcheté. Qui ne me semble pas arriver par la mer comme une maladie bubonique ou alors aurais je manqué quelque chose.
Comme dirait Boris Vian Il y a quelque chose là dedans, j’y retourne immédiatement.

 

Notes

[1] Le meurtre de Kitty Genovese en 1964 à New-York

 

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